Tom Chevry

Souffleur de verre au LKB

Mon métier se situe à la frontière entre l'artisanat, l’instrumentation scientifique et la recherche.
  • Pouvez-vous nous présenter votre parcours ?

J'ai découvert le métier de souffleur de verre très jeune. À 15 ans, j'ai intégré une formation de verrerie en apprentissage, avant de préparer un baccalauréat professionnel en trois ans. Cette période a confirmé mon envie de travailler le verre, un matériau qui m'a toujours fasciné. J'aime le travail manuel, la matière chaude en fusion, la précision qu'elle exige.

À la fin de ma formation en 2013, j'ai obtenu la médaille d'argent au concours du Meilleur Apprenti de France. J'ai ensuite travaillé quelques mois dans une entreprise privée avant de rejoindre l'atelier de verrerie de l'UFR de Chimie de l'université Paris Diderot, aujourd'hui Université Paris Cité. Pendant dix ans, j'y ai réalisé des pièces pour différents laboratoires de recherche et j'ai notamment beaucoup collaboré avec l'Institut de physique du globe.

Il y a trois ans, j'ai rejoint le Laboratoire Kastler Brossel (LKB). Il s’agit de l’un des acteurs majeurs dans le domaine de la physique quantique. Il couvre de nombreux sujets allant des tests fondamentaux de la physique quantique jusqu’à leurs applications.

 

  • En quoi consiste votre métier ?

Contrairement aux verriers et verrières qui travaillent le verre tendre à la canne, je suis verrier scientifique. Je travaille au chalumeau du verre borosilicaté, comme le Pyrex, un matériau particulièrement résistant aux chocs thermiques et adapté aux contraintes de la recherche scientifique.

Le poste de souffleur de verre du LKB a une histoire particulière : il s’inscrit dans un savoir-faire hérité de Jean Brossel, cofondateur puis directeur du laboratoire, qui réalisait lui-même les pièces en verre très spécifiques nécessaires aux expériences. Pour assurer la continuité de cette expertise unique, j’ai eu la chance d'être accompagné par la précédente souffleuse de verre.

Je fabrique des cellules en verre destinées aux expériences de physique quantique. Je travaille principalement avec du quartz ou du verre borosilicaté 3.3 que je personnalise selon les besoins précis des chercheurs et chercheuses. Cela passe par la réalisation de cellules à géométries particulières, par l’intégration d’entrées optiques, de fenêtres orientées, de petites cuves que je mets ensuite sous vide avant de les remplir d'atomes, de gaz rares ou de métaux alcalins comme le rubidium ou le césium. Dans ces cellules, les chercheurs et chercheuses font interagir des faisceaux laser avec les atomes afin de mener leurs expériences d’optique quantique et de physique atomique.

Chaque pièce est entièrement réalisée à la main. Il faut préparer minutieusement les éléments, les assembler avec une très grande précision au chalumeau, en veillant à éviter la moindre rayure ou bulle d'air qui pourraient dégrader les qualités optiques, puis procéder aux longues étapes de pompage pour obtenir un vide extrêmement poussé. Cette phase peut durer jusqu'à une semaine avant que je puisse remplir et sceller définitivement la cellule, en évitant l’introduction de toute impureté.

Il s’agit d’un savoir-faire très spécifique, maîtrisé par très peu de verriers et verrières. C’est pourquoi je suis régulièrement sollicité par d’autres laboratoires en France et en Europe. J’échange également avec quelques spécialistes du domaine, notamment un souffleur de verre en Allemagne, avec qui nous partageons nos techniques et nos expériences.

 

  • Comment travaillez-vous avec les équipes de recherche ?

Les chercheurs et chercheuses viennent me voir avec une idée ou un besoin expérimental. Mon travail ne consiste pas uniquement à fabriquer la pièce mais à prendre part à la réflexion en amont : je les accompagne dans la conception, j’évalue la faisabilité technique, je propose des solutions et j'adapte parfois leur projet pour qu'il puisse aboutir. C'est un véritable échange qui me permet de comprendre leurs recherches pour mieux répondre à leurs attentes.

Mon métier comporte également une part d’expérimentation et d’amélioration continue : je cherche constamment à perfectionner mes techniques, à optimiser les procédés de fabrication ou encore les cycles de pompage pour atteindre des niveaux de vide toujours plus performants.

 

  • Quel projet vous a le plus marqué ?

Un chercheur m'a demandé de fabriquer une cellule optique à la géométrie triangulaire particulièrement complexe. J'ai travaillé plusieurs mois sur ce projet, en testant différentes méthodes jusqu'à trouver une solution.

Nous avons finalement réussi à produire cette cellule, essentielle pour le succès de l’expérience, et nous étions alors les premiers en Europe à fabriquer ce type de dispositif. Ce genre d’accomplissement est particulièrement gratifiant car il peut ouvrir de nouvelles perspectives pour la recherche.

 

  • Quels sont les principaux défis de votre métier ?

Le verre est un matériau exigeant. Nous cherchons souvent à réaliser des objets que beaucoup considèrent comme impossibles à fabriquer. Pour relever ces défis, nous réalisons chaque pièce à la main, ce qui permet de garantir une qualité et un niveau de contrôle très élevés. Chaque nouveau projet apporte alors son lot de difficultés techniques et nous amène à trouver des solutions inédites.

 

  • Quelles qualités faut-il pour exercer ce métier ?

La patience est essentielle. Dans ce métier, on apprend continuellement et il faut accepter de se remettre en question en permanence. La passion est importante, tout comme la rigueur, car la moindre imperfection peut compromettre une expérience scientifique.

Il faut aussi savoir persévérer. Certaines pièces demandent des semaines, voire des mois de travail avant d'aboutir. Mais avec de la ténacité, on finit toujours par trouver une solution.

 

  • Qu'est-ce qui surprend le plus les personnes qui découvrent votre travail ?

Beaucoup de personnes ignorent qu'il s’agit d’un travail manuel hautement spécialisé. Dès qu'une pièce comporte des soudures, des jonctions ou des formes particulières, elle a souvent été façonnée et assemblée par un verrier ou une verrière scientifique. C'est un savoir-faire discret mais indispensable au fonctionnement de nombreux laboratoires.

 

  • En quelques mots, comment résumeriez-vous votre métier ?

Je dirais que je transforme les idées des chercheurs et chercheuses en objets qui rendent leurs expériences possibles. Mon métier se situe à la frontière entre l'artisanat, l’instrumentation scientifique et la recherche. C'est cette combinaison qui le rend si passionnant. 

Au-delà de l’aspect technique, j’aime aussi partager ce métier et faire découvrir ce savoir-faire souvent méconnu. C’est pourquoi j’ouvre régulièrement les portes de mon atelier à des stagiaires et au grand public, notamment à l’occasion de la Fête de la science. Qui sait, cela suscitera peut-être des vocations !